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Le blog d'Alain Boublil

 

La fin de la société de consommation ?

La succession des crises qui affectent le monde va-t-elle provoquer une mutation économique et sociale irréversible et transformer les modèles de développement des pays ? L’épidémie de la Covid-19, la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques qu’elle a entrainées auxquelles s’ajoute la prise de conscience du risque climatique qui se généralise ne peuvent rester sans conséquences durables même si un jour, tôt ou tard, les effets de cette épidémie seront complètement maitrisés et la paix sera revenue en Ukraine. La croissance au XXème siècle a, avant tout, été nourrie par la consommation des ménages. Les capacités de production de biens et de services ont été accrues grâce à des investissements destinés à satisfaire cette demande. L’essor exceptionnel de la Chine depuis les réformes de 1979, n’a pas seulement été le résultat des délocalisations des entreprises occidentales qui ont contribué à faire du pays « l’usine du monde ». Il a été soutenu par l’élévation du niveau de vie qui a permis le développement de la consommation des ménages. Le projet des autorités chinoises est même de rééquilibrer ce modèle en donnant une part encore plus élevée à cette composante de la demande. Le ralentissement actuel, malgré une forte croissance des exportations, montre que le résultat est loin d’être acquis.

En France, on assiste à une stagnation de la consommation de biens depuis dix ans, alors qu’à la différence de l’Allemagne et de l’Italie, le contexte démographique devrait constituer un soutien. Elle avait stagné entre 2011 et 2016 puis était repartie jusqu’en 2019 avec une augmentation de 8% en quatre ans. Les fluctuations brutales observées en 2020 et 2021 ne sont pas significatives puisqu’elles résultent des mesures de confinement et de leur levée progressive suivie d’une phase de rattrapage. Mais depuis le début de l’année, la diminution est réelle et la consommation des ménages en biens est retombée au niveau de 2012. Des évolutions semblables ont pu être observées dans les autres pays européens Quatre facteurs y ont contribué et la question centrale est de savoir si ceux-ci sont transitoires et disparaîtront lorsque les conditions du retour d'un environnement économique et politique normal seront remplies ou si, au contraire, on est en présence d’une transformation durable de la société.

Le premier de ces facteurs est l’inquiétude sur l’avenir. L’indicateur de confiance des ménages est au plus bas et a retrouvé le niveau atteint lors de la crise de 2008. Cela s’est traduit, malgré la fin de la pandémie, par le maintien d’un taux d’épargne financière supérieur à 4% en 2022 après un record, 7,7% du revenu disponible brut, en 2021. L’accumulation de liquidités sur les dépôts à vue ou sur les livrets d’épargne s’est effectué au détriment de la consommation. L’inquiétude résulte, après la fin de l’épidémie, de l’environnement international et des tensions qui ont provoqué un retour de l’inflation à un niveau jamais connu depuis 40 ans dans les pays occidentaux. Seule la Chine, parmi les principales économies, semble avoir été protégée de cette vague de hausse des prix jusqu’à présent.

L’attitude des ménages a été paradoxale. Face à une perspective de hausse continue des prix, ils auraient eu tout intérêt à anticiper leurs achats de biens mais ils se sont abstenus, préférant placer les liquidités supplémentaires sur des comptes dont la rémunération était très inférieure à l’inflation. Ils ont été doublement perdants. La seule exception a concerné les carburants, lors de la grève des raffineries. Mais en se précipitant dans les stations-services, les automobilistes français ont aggravé la pénurie.

La réduction des achats de biens a été aussi pour certains produits la conséquence de la raréfaction de l’offre. Les tensions géopolitiques, notamment avec la Chine, ont provoqué une rupture des chaines d’approvisionnement dans plusieurs secteurs dont l’industrie automobile et la production des outils numériques, comme les tablettes ou les téléphones portables. La pénurie de composants électroniques à la suite des décisions américaines et des relations complexes entre Taiwan et Pékin a généré des reports de livraison et des délais inhabituels imposés aux consommateurs, ce qui explique les baisses observées dans la plupart des pays occidentaux et même en Chine.

A ces circonstances purement économiques est venue s’ajouter, amplifiée par les médias, la prise de conscience de l’urgence climatique. La multiplication des catastrophes naturelles depuis un an, incendies dus à la sécheresse en France, en Californie ou en Australie et des inondations exceptionnelles, comme au Pakistan, ont fait croire, à tort ou à raison, à une large partie de la population mondiale, qu’ils étaient responsables de ces dérèglements et que la seule manière d’éviter qu’ils se multiplient et deviennent encore plus graves était de changer de comportement en consommant moins et mieux. On est ainsi entré dans la culture de la sobriété.

Cela ne concerne pas uniquement l’énergie, même si ce secteur devrait être prioritaire, à la fois en termes de volume et de mode de production. Le choix des produits doit désormais être dicté moins par son prix que par les vertus attachées à sa fabrication, sa faible consommation d’énergie et sa proximité avec l’utilisateur final. Pour les biens industriels, leur durée d’utilisation et leur capacité à être recyclés deviennent des arguments de vente incontournables. De nouveaux marchés, dans l’habillement et l’ameublement par exemple, surgissent et on ne compte plus les plates-formes sur Internet qui offrent des produits de seconde-main. On consommera donc autant mais avec des biens qui dureront plus longtemps et pas forcément avec le même utilisateur, ce qui pèsera chaque année sur les volumes à produire.

L’évolution des comportements touchera également les services et spécialement ceux liés aux déplacements. Les différents confinements ont fait prendre conscience que le travail, pour les emplois de bureaux, pouvait en partie être effectué à domicile et que les visio-conférences permettaient d’économiser beaucoup de temps et d’argent. Les préoccupations relatives à l’environnement vont inéluctablement affecter les longs voyages, qu’ils aient un motif professionnel ou privé. L’utilisation des véhicules particuliers et des avions s’en ressentira et la croissance de ces secteurs industriels en sera affectée.

Mais le changement le plus profond concernera le rôle de la consommation de biens et de services dans le statut social. La réussite personnelle devait, dans le passé, être visible et cette visibilité reposait sur un véhicule, c’est toujours le cas en Chine, sur la possession d’objets ou de vêtements portés quotidiennement ou sur des voyages vers des destinations touristiques réputées. Il n’est pas du tout certain que dans l’avenir la prochaine génération adopte ces comportements et les modes de vie qui s’y rattachent. Les excès actuels de certains militants écologistes ne convainquent personne et suscitent à juste titre la réprobation. Mais la vision du monde et de la société qui les inspirent, largement encouragée par une partie des classes politiques dans les différents pays et par les médias, va progressivement déboucher sur la généralisation de comportements nouveaux, allant tous dans la même direction.

La croissance, et la prospérité qui en a résulté, tout en étant très diversement partagée, a été fondées sur la consommation qui répondait aux besoins exprimés. Même si une part importante de ces besoins, surtout dans les pays qui n’ont pas atteint le même niveau de richesse que les pays développés, reste à satisfaire, ce modèle économique devrait progressivement devenir obsolète. Seuls les Etats qui auront compris cette mutation essentielle et qui auront su adapter leur appareil de production et de couverture sociale aux nouvelles aspirations de leurs sociétés pourront franchir cette transition avec succès.                        

          

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