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Le blog d'Alain Boublil

 

CHINE : la nouvelle Voie

« Là où est la volonté, là est la voie » dit le sage Lao-Tseu. Que veut la Chine aujourd’hui et où va-t-elle ? L’essentiel des commentaires porte sur le ralentissement de la croissance et les risques que l’endettement des promoteurs immobiliers et des collectivités locales font peser sur la stabilité sociale et financière du pays, ce qui pourrait menacer l’économie mondiale. Le véritable enjeu n’est pas là.

D’abord, il n’est pas pertinent de comparer dans le temps des taux de croissance. En 2005, la Chine avait un PIB équivalent à celui de la France ou du Royaume Uni. Dix ans plus tard, ce PIB est presque quatre fois plus élevé. La Chine produit en un trimestre autant que la France en un an, et son taux de croissance estimé au premier trimestre 2015 est encore de 7%. Les autorités chinoises s’accordent à dire qu’à l’avenir, et on le constatera dans le prochain Plan pour  2016-2020, priorité sera donnée au rééquilibrage du modèle de croissance. L’important n’est donc plus de savoir si ce sera 6 ou 7%, mais de comprendre le sens de ce rééquilibrage et ses conséquences sur la place que vise de la Chine dans l’économie mondiale.

Le projet des dirigeants chinois consiste, ni plus ni moins, à redessiner la carte des échanges mondiaux  pour y placer, au centre, leur pays. Cela mérite qu’on y réfléchisse et qu’on s’y prépare. Nous avons, en France, la fâcheuse habitude de comprendre ce qui se passe en Chine avec dix ans de retard. Alain Peyrefitte a donné l’exemple. En décembre 1973, il publie « Quand la Chine s’éveillera… ». Il n’hésite pas à saluer le « tour de force de Mao qui est d’avoir donné aux Chinois le sentiment qu’ils restaient fidèles au meilleur de leur héritage tout en abolissant le passé dans tant de domaines ». Et il conclut en se livrant à une apologie sans nuances de la révolution culturelle, qualifiée « d’expérience la plus extraordinaire de notre temps, peut-être même de tous les temps ».

Dix  ans après, alors que les réformes initiées par Deng Xiaoping, commencent à produire leur effet et que les grandes banques françaises, implantées à Hong Kong, sont aux avant-postes, le déni de réalité continue. Il faudra encore attendre le milieu des années 90 pour qu’en France, on s’intéresse, sur le plan économique, au pays. Ne répétons pas ces erreurs et essayons d’identifier à la fois les opportunités et les risques, pour nos entreprises, que la « nouvelle Voie chinoise » comporte.

Les dirigeants successifs de la Chine, ont compris que leur modèle devait évoluer. Des inégalités excessives et visibles, des atteintes insupportables à l’environnement et l’émergence d’une classe moyenne qui aspire à consommer, exigent des réformes en profondeur, tant de l’appareil de production que du cadre de vie. Ce sera d’abord le choix de l’urbanisation, affiché dès 2010 lors de l’Exposition universelle de Shanghai, et qui rompait, cette fois, avec des siècles d’histoire. Le Premier ministre, Li Kequiang, qui était auparavant ministre des Finances, a aussi compris que le modèle « low-cost » qui faisait de la Chine le sous-traitant des industriels des pays développés, n’est désormais compatible ni avec le projet politique qui repose sur la hausse du niveau de vie, donc des salaires, ni avec le modèle de consommation de la classe moyenne et encore moins avec les aspirations d’une jeunesse de plus en plus qualifiée. Le temps des « Concours impériaux » où une infime minorité avait accès à des postes de responsabilité, est révolu : des millions de jeunes sortent désormais des universités. Ce n’est pas pour fabriquer des chaussures de sport ou des jouets en plastique. Mais pour répondre à ces nouvelles exigences, il fallait redéfinir la position de la Chine dans l’économie mondiale. C’est le projet qui est mis en œuvre aujourd’hui ave la « nouvelle Voie ».

La première composante est monétaire. L’internationalisation du Yuan, dans l’indifférence générale, a été initiée à la fin de l’année 2008, quand le gouverneur de la Banque Populaire de Chine, Zhou Xiaochuan, conclut les premiers accords de swaps de devises avec les pays voisins pour promouvoir les échanges libellés en monnaie chinoise. Ensuite c’est l’ouverture de chambres de compensation à Hong Kong puis à Singapour et Taipeh pour faciliter les transactions. Du fait de ses excédents commerciaux croissants, la Chine accumulait des devises étrangères, surtout des dollars, et devenait dépendante de ses débiteurs. L’objectif est désormais de donner à terme au Yuan, un rôle équivalent à celui que le dollar joue pour l’économie américaine et ainsi faciliter les échanges commerciaux avec les pays voisins. Cela sera mal compris en France, puisque nos dirigeants, réclamaient encore, en 2012, l’internationalisation du Yuan, comme si celle-ci n’était pas déjà en cours.     

Le second volet, c’est la nouvelle stratégie économique internationale. Elle est la priorité du président Xi Jinping depuis son accession au pouvoir en 2013. Jusque là, la présence chinoise à l’étranger était dictée par sa stratégie d’approvisionnement, comme en Afrique, avec les produits agricoles. A partir de 2014, tout change : la Chine renforce ses relations économiques avec ses voisins même lointains, sur une base bilatérale. D’où ces partenariats autour de la construction et du financement d’infrastructures de transports  ou de projets énergétiques comme l’accord gazier géant avec Moscou. Ils contribuent à accélérer le développement des pays concernés et assurent des débouchés aux entreprises chinoises qui y trouvent un relais de croissance et des postes pour ses personnels qualifiés. Quant aux pays partenaires, ils deviendront ainsi des clients de la Chine. Tout le monde y gagnera. Le point d’orgue de cette stratégie sera la constitution de  la Banque  Asiatique de Développement des Infrastructures, qu’a accepté de soutenir, malgré la colère de Washington, la plupart des pays européens et asiatiques, à l’exception du Japon. Les immenses réserves monétaires de la Chine seront ainsi bien plus utiles en contribuant à la réalisation de ces projets, qu’en finançant les déficits américains. La nouvelle institution  concurrencera, même si elle s’en défend déjà, la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement. Sa création constitue une remise en cause significative de l’organisation financière du monde, née à Bretton-Woods au lendemain de la guerre, au même titre que la contestation du statut du dollar, statut hérité lui aussi de cette époque.   

 La succession spectaculaire de déplacements du président Xi Jinping à l’étranger à partir du deuxième semestre 2014 n’avait pas d’autre objet. Les succès des sommets de l’APEC, à Pékin, où se sont  retrouvés les dirigeants des pays partenaires en Asie, et de l’ASEAN, confirmeront le mouvement en cours. Le G20 de Brisbane à la fin de l’année permettra alors à la Chine d’affirmer sa puissance économique et sa stabilité politique face à des dirigeants affaiblis par les multiples difficultés auxquels ils sont confrontés : stagnation économique en Europe, conflit entre l’Ukraine et la Russie, isolement du Japon en Asie, défaite électorale aux Etats-Unis.  

Il fallait donner un nom à cette stratégie. En Chine, l’histoire inspire. Ce sera donc la « nouvelle route de la Soie », par référence aux échanges commerciaux qui s’établirent il y plus de mille ans, entre des marchands qui parcouraient un long chemin pour transporter soieries et porcelaines vers les cours européennes. Cette route empruntait parfois l’océan pour accéder à l’Afrique et à la Méditerranée. La nouvelle route sera donc aussi maritime.

La nouvelle Voie chinoise est le résultat d’un constat : les succès économiques futurs reposeront au moins en partie sur une redéfinition des relations du pays avec le monde extérieur. Elle est aussi d’une grande cohérence : la mutation industrielle, nécessaire pour répondre aux aspirations intérieures, correspond aux besoins du marché mondial ;    l’internationalisation de la monnaie donne la souveraineté et les moyens requis ; les nouvelles institutions  soutiendront les projets économiques et le déploiement diplomatique sera mis au service de ces objectifs. Cohérence et volonté, car là où est la volonté, là est la voie. Alain Peyrefitte avait, cette fois, raison : la Chine aime s’inscrire dans sa continuité historique.

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