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Le blog d'Alain Boublil

 

Alcatel, Areva, Alstom : mêmes causes, mêmes effets

En moins d’un an, trois entreprises clefs de l’industrie française se sont retrouvées dans une situation suffisamment critique, pour que la première, Alcatel soit rachetée par un concurrent, la deuxième, Areva, déclare des pertes considérables et fasse appel à son actionnaire et la troisième, Alstom, cède les deux tiers de ses activités. Les réseaux téléphoniques, les centrales nucléaires et les turbines ne sont pas des métiers bas de gamme promis à la délocalisation. Ils ont toujours été considérés comme des points forts de l’économie française. Alors que s’est-il passé ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la même chose dans les trois cas.

La conjugaison des erreurs stratégiques de leurs dirigeants, des choix libéraux privilégiant la concurrence à tout prix au niveau européen et l’aveuglement persistant de l’Etat ont conduit à ce résultat que personne n’aurait imaginé il y a seulement quinze ans tant ces entreprises, au faîte de leur puissance, semblaient capables de résister à toute crise.

Les mauvais choix des dirigeants, approuvés par leurs conseils d’administration, ont certes pesé lourd. Chez Areva, les aventures minières comme la volonté de soumissionner en Finlande pour livrer une centrale quasiment « clef en main » étaient indéfendables. Chez Alstom, déjà affaibli par la ponction opérée par ses actionnaires avant sa mise en bourse, la rupture de l’alliance avec General Electric dans les turbines à gaz a été une erreur, aggravée ensuite par l’acquisition désastreuse des activités d’ABB. La présentation de comptes discutables a nui à la réputation de l’entreprise auprès de ses banques et l’Etat a dû intervenir. Mêmes erreurs stratégiques chez Alcatel avec la cession de toute une série de filiales rentables comme les câbles (Nexans) et l’ingénierie (Cegelec) et, pour couronner le tout, la fusion ratée avec Lucent. L’entreprise n’aura pas connu moins de six dirigeants en dix ans.

Ces choix stratégiques n’étaient pas étrangers, il faut le reconnaître, au contexte européen profondément défavorable aux activités concernées. On se souvient de l’Agenda de Lisbonne, entériné en mars 2000 par les chefs d’Etat, qui promettait de faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive dans le monde à l’horizon 2010 ». Au lieu d’atteindre cet objectif, l’Europe apparait aujourd’hui comme « l’économie malade » de la planète. Derrière ce discours, il y avait la volonté, constante depuis 1996, d’ouvrir à la concurrence les secteurs de l’énergie et des télécommunications. Les opérateurs, au lieu d’investir et de passer des commandes, se sont alors lancés dans une course débridée aux acquisitions hors de leur marché domestique. Alcatel et Alstom, leurs principaux fournisseurs, en furent les premières victimes car ces deux entreprises étaient alors surtout présentes en Europe. Les Etats se mirent aussi d’accord pour exclure la contribution de la production d’électricité nucléaire des objectifs de réduction des émissions de CO2, sans même que la France s’en offusque. Pire, le principal instrument européen de lutte contre ces émissions, le marché des certificats d’émission s’effondra,  entrainant la renaissance des vieilles centrales à charbon polluantes, la mise sous cocon des centrales à gaz  et le gel des investissements ce qui pénalisa Areva et Alstom.     

Mais les erreurs stratégiques du management et le contexte européen défavorable n’expliquent pas tout. Ces joyaux étaient le résultat de l’engagement de l’Etat de soutenir le développement industriel du pays. C’est lui qui avait inspiré, à travers France-Télécom, devenu Orange, la modernisation et le développement du réseau de communication qui, inexistant au début des  années 70, sera vingt ans plus tard capable de digérer la double révolution de l’internet et de la téléphonie mobile. Et c’est encore l’Etat,  qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en offusque, qui inspirera le programme nucléaire. Au fil des restructurations et des alliances, nos entreprises s’organisèrent pour satisfaire ces besoins de la façon la plus efficace, commercialement et technologiquement. A charge à elles de tirer avantage ensuite de cette base de compétences nationale pour s’imposer sur le marché mondial. Sauf que quand cette base s’est effondrée, l’édifice a commencé à vaciller et aujourd’hui, il s’écroule.

On peut afficher comme but ultime la baisse des prix qui a profité aux consommateurs, en matière de téléphonie. Mais fallait-il multiplier les opérateurs au point que nous en ayons plus en France qu’aux Etats-Unis, pourtant cinq fois plus peuplées ? L’Etat y a certes gagné des revenus en vendant les licences. Mais combien a-t-il perdu avec l’écroulement de la valeur d’Orange, dont il était, et est toujours le premier actionnaire ? Comment s’étonner ensuite que les fournisseurs des opérateurs de télécommunications aient recherché ailleurs, mais dans des conditions bien plus difficiles, les marchés qu’ils ne trouvaient plus en France ? Et comment leur reprocher de n’avoir plus fait de l’ancrage national leur priorité puisque précisément ils ne trouvaient plus chez eux le soutien qu’ils avaient eu par le passé ?

 Le refus, par l’Etat, d’autoriser EDF à commander un premier EPR alors que son design avait été homologué par l’Autorité de sûreté à la fin des années 90 restera comme l’une des plus coûteuses erreurs de politique économique. Areva s’est alors lancé dans l’aventure finlandaise, avec le soutien intéressé de Siemens qui fournissait la turbine, alors que l’entreprise n’avait jamais, seule, pris la responsabilité d’un tel chantier. Pire, la dernière commande remontait à Civaux, en 1992. En dix ans, du simple fait des départs en retraite, l’entreprise, et ses fournisseurs, notamment ceux en charge du coulage du béton, avaient perdu un ensemble de compétences essentielles, qui rendait l’achèvement des chantiers dans les délais et au coût prévu, impossible.

Par ses décisions, l’Etat a affaibli ces entreprises, qui étaient pourtant, d’une certaine façon, ses fournisseurs et qui avaient même été structurées à cette fin. Dans ces métiers, l’absence de marché intérieur, est un handicap insurmontable. C’est à partir des références qui y ont été conquises que les groupes disposent du savoir –faire et des ressources financières pour partir, avec quelques chances de succès, à la conquête des marchés extérieurs.    

Tout n’est pourtant pas forcément perdu. On ne gagne pas les guerres sans alliés. C’est la même chose aujourd’hui dans la compétition industrielle mondiale. Alstom, réduit aux activités liées au transport, ne survivra pas seul. L’entreprise a de solides compétences dans la desserte locale, les tramways, la grande vitesse et la signalisation à faire valoir. Les immenses programmes d’investissement qui se préparent pour relier la Chine à l’Europe sont une opportunité à ne pas laisser passer comme la construction lignes locales, indissociable des projets d’urbanisation qui se multiplient dans le pays. Des partenariats sont certainement possibles. Quant à Areva, l’entreprise est en train de redéfinir sa relation avec EDF. Fournisseur pour certaines activités comme le combustible, la fabrication et la maintenance des équipements, l’entreprise peut devenir aussi partenaire, voire co-actionnaire dans une ou plusieurs entités communes, pour la conception et l’ingénierie des réacteurs. Ce sont ces nouveaux équilibres à trouver qui permettront de repartir du bon pied.

L’Etat, en soutenant ces projets, peut contribuer à réparer les erreurs passées, dont il est en partie responsable.

 

 

Commentaires

  1. mikaela 28 avr. 2015 16:17:17 #

    Belle mise en perspective, mais qui en prendra la responsabilité étant donné le calendrier électoral ? Et peut-on réellement y parvenir sans renouveler les équipes elles mêmes ?

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